Emma Samary, l’amour en bref

Le recueil Je ne suis pas une fille bien, a été publié en 2021. ©Laure Allard

Dans je ne suis pas une fille bien, Emma Samary révèle ses pensées et ses émois amoureux. En quelques mots intimes, l’autrice fait pourtant une proclamation universelle.

Énoncer les tumultes amoureux en quelques mots. Voilà à quoi se résume le recueil je ne suis pas une fille bien d’Emma Samary. En une centaine de pages, l’autrice décrit la peine, la souffrance et l’espoir produit par l’amour. Le lecteur devient le témoin du désordre émotionnel vécu par la jeune femme. Le livre se divise en six parties : chagrin, sauvagerie, guérison, conseil, souvenir et folie. Six sections correspondant à six affres sentimentales. L’écrivaine rappelle qu’amour rime avec douleur et rémission. Offrir son affection demande un certain courage souvent insatisfait. 

Une brève déclaration

Le format du livre correspond à l’envie actuelle. Sur certaines pages, une simple phrase. Un format parfait pour les réseaux sociaux, mais qui peut parfois laisser sur sa faim. Vite et rapide. Le lecteur espère plus certaines fois. Pourtant, pas besoin de beaucoup parfois pour comprendre. Emma Samary trouve les mots aux maux. Une brève phrase peut décrire des tourments profonds. La mise en page aussi n’est pas anodine. La jeune femme ne s’enferme pas dans des paragraphes classiques et n’hésite pas à adopter des tailles de police différentes ou des caractères courbés. Comme l’amour, son ouvrage n’est pas linéaire. 

Ce type d’écrit s’inscrit dans la tendance actuelle. Sur les réseaux sociaux, le nombre de comptes dédiés aux courtes déclarations ne cesse d’augmenter. Une nouvelle génération prend d’assaut Instagram en publiant ses amertumes affectives. Les sentiments privés deviennent publics. L’autrice expose son journal intime et ses mélancolies les plus profondes aux yeux de tous. Une démarche en phase avec son temps. Les confessions d’Emma résonnent. Actuellement, son compte Instagram dépasse les 45 000 abonnés. Il y a quelques mois, elle a même proposé une suite à son premier, recueil avec la publication de journal d’une indépendante affective. Dans une époque où tout sonne faux et contrôlé, éprouver des sentiments et ne plus avoir peur de les partager semble remarquable. L’autrice elle-même s’étonne, à la fin de son roman, que ses aveux soient compris et lus : “Je ne pensais pas que ça pourrait intéresser quelqu’un“. Charles Baudelaire, Arthur Rimbaud ou Victor Hugo, auraient-ils succombé à cette approche ? 

Terrenoire : une force complémentaire

La nouvelle édition de l’album Les Forces Contraires est sorti en février 2022 ©Laure Allard

Le 11 février dernier, Raphaël et Théo, les membres de Terrenoire, remportent le prix de la Révélation Masculine aux Victoires de la musique. Originaires du quartier de Terrenoire à Saint-Etienne, les deux frères inspirent avec leur album Les Forces Contraires : la Mort et la Lumière à l’enthousiasme et au pragmatisme.

Raphaël et Théo courent. Ils courent, que ce soit dans le clip de L’infini ou dans celui de Ça va aller. Les deux frères poursuivent quelque chose. L’avenir ? Le succès ? La liberté ? La vie ? Peu importe de quoi il s’agit, ils foncent et ils arriveront à l’atteindre. La notoriété, ils y accèdent grâce à la chanson Jusqu’à mon dernier souffle, que le groupe décrit comme « le tube le moins tubesque de toute l’histoire des tubes » *. Lors du confinement, une grande enseigne l’utilise dans un spot publicitaire pour rendre hommage au personnel soignant. L’encart est diffusé pour la première fois, un soir, avant la diffusion de Titanic. Un énorme coup de projecteur pour les Stéphanois. Mais bien que sublime, leur album Les Forces Contraires : la Mort et la Lumière ne se résume pas qu’à ce morceau. 

Premier plan du clip Ça va aller en featuring avec Pomme

Le chant de la joie pure

Il suffit de regarder danser Raphaël et Théo quelques instants pour être emporté par leur joie de vivre. Avec leurs belles gueules et leurs boucles, les deux frères pourraient être comparés à des dieux grecs célébrant un quelconque événement sur l’Olympe. Lorsqu’on écoute leur album, l’espoir est l’un des premiers sentiments qui vous percute. Même dans des chansons qui abordent des thématiques plus graves, les deux garçons essaient tant bien que mal de ramener du positif. L’infini est décrit comme « une chanson de rupture heureuse, une rupture sur laquelle on peut danser comme pour conjurer le sort » *. Comme si malgré la douleur de certains moments, il y a toujours des bons points à garder. Ce leitmotiv, les Stéphanois le propagent dans l’intégralité de leur chanson. Bien que joyeux, les jeunes hommes restent réalistes. La mort et la lumière s’opposent dans le titre de leur album tout comme dans leurs paroles. « La souffrance ne doit pas être oubliée de nos textes et de nos créations » *. Si certaines personnes décident d’ignorer leurs émotions, les deux frères font le choix de les mettre en mélodie : le deuil, la joie, l’euphorie, la passion, le doute, sont présents sur tout l’album. 

Une chanson de plus sur les papas

La figure paternelle plane au-dessus de nombreux morceaux. D’abord, celle du père de Raphaël et Théo, pour qui Derrière le soleil est une déclaration : « Cette chanson est la pierre angulaire de notre album. Elle se trouve au centre. On a imaginé que ceux qui ne sont plus vivants se trouvent derrière la lumière brûlante du soleil. Un endroit qu’on ne pouvait pas voir à l’œil nu » *. Impossible de rester indifférent face à leur interprétation. C’est avec leurs tripes et surtout leurs cœurs, qu’ils la chantent, prêts à perdre leurs voix au moment du refrain. Ensuite, c’est leur paternité elle-même qui est questionnée plus d’une fois dans leurs chansons. La fin du monde se présente comme un dialogue entre un homme (Raphaël Herreirias, membre de Terrenoire) et une femme (Barbara Pravi) sur leur volonté d’avoir un enfant dans un monde où il est de plus en plus difficile de vivre : « Est-il légitime de vouloir fonder une famille ? Est-ce une énième preuve d’égoïsme de l’humanité ? Où est-ce au contraire une idée profondément humaine de vouloir perpétuer l’espèce coûte que coûte ? » *. 

Quelque chose de plus grand

Si la première chanson, Le temps de revenir à la vie, instaure l’architecture de l’album, c’est la dernière, Là où elle est, qui résume le mieux toutes les ambitions de Raphaël et de Théo. Les deux frères bouclent leur enregistrement par la phrase « Il y a quelque chose de plus grand que moi ». En quelques mots, ils remémorent que leurs vies (et la nôtre) ne se résument pas à grand-chose. Il y aura toujours quelque chose de « plus grand ». Il suffit juste de l’accepter et de traverser notre existence tant bien que mal. « On n’apprendra jamais vraiment à vivre, on peut seulement faire des trucs qui nous aident à grandir. Apprendre à faire des trucs bien. Essayer de faire du bien aux gens » *. Les membres de Terrenoire vivent dans l’urgence. Ils ont compris que la vie était courte et que chaque seconde mérite une attention particulière. Comme ils l’exposent dans Ça va aller, vivre “vaut le coup“. Leur avenir sera ensoleillé, pas de doute là-dessus.

Laure Allard

* Propos recueilli dans le podcast Spotify Music+Talk

Normal People de Sally Rooney : Des gens normaux dans un monde anormal

Normal People est publié en 2018 ©Laure Allard

Lire un livre est toujours une expérience à part. Le temps d’une centaine de pages, le lecteur se laisse abandonner dans une histoire en espérant apprendre, comprendre ou ressentir quelque chose. Normal People de Sally Rooney permet d’apprendre, de comprendre et de ressentir.

Normal People retrace l’histoire sentimentale entre Connell et Marianne. Le roman suit leur relation sur plusieurs années. Sur le papier, ce livre se présente comme un énième bouquin abordant les tumultes amoureux d’un jeune homme et d’une jeune femme. Sur le fond, il est bien plus complexe. Marianne grandit dans une famille bourgeoise. La mère de Connell travaille comme employé de maison chez elle. Au lycée, Connell est le garçon populaire apprécié de tous alors que Marianne subit les moqueries et l’exclusion. Lors de leurs études supérieures, le schéma s’inverse. Leur rapprochement se produit à l’abri des regards. Ensemble, les deux jeunes adultes partagent leurs vraies personnalités et expriment leurs doutes et craintes. Plusieurs fois, les deux personnages principaux se mettent en couple avec des individus qu’ils fréquentent depuis peu. Ils remplissent l’injonction publique selon laquelle il est mieux d’être en couple que célibataire. Au final, ces relations n’aboutissent à rien. Ils sont toujours ramenés l’un vers l’autre. 

Aimer malgré tout 

De nombreuses émotions tourmentent Marianne et Connell tout le long du roman. Alors que la jeune femme cherche constamment de l’amour et du soutien de la part des siens, le jeune homme tente éperdument de satisfaire son entourage en agissant le mieux possible. Ils deviennent le support dont ils ont respectivement besoin. Connell vit un épisode dépressif. Marianne endure plusieurs liaisons toxiques. L’autrice ne fait aucun répit à ses personnages. Ils font face à de nombreux problèmes de société que la société elle-même essaie d’ignorer. Tant bien que mal, ils tentent d’aimer et d’être aimés car cela semble être, en dépit du reste, le sentiment le plus sain. 

En lisant ce roman, on se rappelle à quel point il peut être compliqué d’être vraiment soi-même en compagnie d’une autre personne. Les gens normaux cachent leur vulnérabilité. Pourtant, les gens normaux pleurent et souffrent. Les gens normaux se sont Marianne et Connell. Les gens normaux se sont vous et moi. Les gens normaux c’est le monde entier. Un monde qui oublie parfois qu’il faut ressentir pour vivre. En lisant le récit de Sally Rooney, le lecteur vis par procuration les sentiments de Connell et Marianne. C’est souvent quand il ne se passe « rien », qu’on ressent tout. Nos propres émotions, même celles qui peuvent effrayer, apparaissent. Et parfois, être bouleversé, ça fait du bien. 

La série est actuellement disponible gratuitement en streaming sur la plateforme France.tv

Laure ALLARD