De l’art de prendre la parole en public : entretien avec Lévana Charbit

Les hémicycles, temples de la parole et du débat / ©Wikimedia Commons.

La campagne électorale nous rappelle la difficulté de prendre la parole en public. Cette faculté n’est pas donnée à tout le monde, mais chacun peut la travailler. Les joutes oratoires sont là pour ça. Entretien avec Lévana Charbit, grande gagnante du concours d’éloquence de l’université de Nice.

Démosthène entraînait son élocution en prononçant des discours avec des cailloux dans la bouche. Bien commode pour un orateur grec du IVe siècle avant J-C. Mais aujourd’hui, Marine Le Pen et Emmanuel Macron suivent-ils la même préparation ? Rien n’est moins sûr. Avec un stylo entre les dents, peut-être… En tout cas, prendre la parole face à un public ne s’improvise pas. Faire triompher ses idées, occuper l’espace, captiver son auditoire, susciter des émotions nécessitent d’accepter le jugement de soi par une assemblée. De s’affranchir du regard des autres, pour gérer l’angoisse de la situation. Peu ose s’exposer à ce point. Les occasions ne manquent pourtant pas, ni les ressources pour s’y préparer. Les ouvrages des grands orateurs d’hier sont traduits. Les meilleurs débats des politiques les plus habiles sont disponibles sur la toile. Et surtout, les concours d’éloquence sont ouverts à tous.

Le concours d’éloquence Nikaïa de l’université de Nice

1er avril 2022. Jour de la finale du concours d’éloquence de l’université de Nice. Organisé par le Bureau Des Étudiants (BDE), il s’agit de duels de rhétorique devant un jury. Chacun doit argumenter, en faveur du pour ou du contre, autour d’une question imposée. Le jury désigne ensuite le vainqueur qui accède au tour suivant. Pour cette dernière session, la petite finale offre un beau bras-de-fer autour de l’adage « Diviser pour mieux régner »… Enfin, c’est l’heure de la grande finale sur la question : « La polygamie : apologie du communisme ? ». Pour : Alexandre. Contre : Lévana. Les deux meilleurs orateurs de la fac doivent défendre leur point de vue pendant 10 minutes, puis débattre directement avec leur contradicteur. Pour conclure, le jury interroge (ou plutôt, essaie de piéger) les deux rhéteurs. Lévana crée un décalage avec l’énoncé et érige le polyamour en « apologie du kif ! ». Elle embarque l’auditoire dans son sillage par ses piques bien senties à des acteurs de l’actualité. Son humour et la dimension théâtrale de son discours fascinent l’assemblée. Le tout avec une aisance admirable… Victoire méritée de l’étudiante en droit fiscal. Mais quel est son secret ?

Lévana Charbit tente de convaincre le jury de la finale / ©Gaël Lanoue.

Entretien avec Lévana Charbit, gagnante du concours

  • Était-ce votre première participation à un concours d’éloquence ?

Absolument, et je me suis inscrite sur un coup de tête, pour l’expérience.

  • Beaucoup se sentent tétanisés à l’idée de s’exprimer en public. Comment gérez-vous le stress de cet exercice ?

À vrai dire, je ne suis pas sujette au stress, à l’exception des dernières minutes avant mon passage. Quand le stress s’installe, je gère ma respiration et me projette au moment où tout sera terminé. Ça me rassure et contribue à évacuer l’anxiété.

  • Avez-vous des orateurs qui vous inspirent, des modèles en rhétorique ? D’hier ou d’aujourd’hui…

C’est très intéressant comme question… Je dirais oui, mais ça ne produit aucun effet sur ma manière de formuler mon discours. Les vidéos des années 40 aux années 70 me passionnent et m’hypnotisent. On y entend parler un vieux français. Il y avait une intonation très particulière, une articulation très travaillée, et il est vrai que c’est une forme d’inspiration. Mais je n’arrive pas à la reproduire, parce qu’il y a aujourd’hui des tics de langage, parce qu’on n’entend plus parler de cette manière-là. Voilà, j’ai beaucoup de mal, mais c’est ce vers quoi je tends, en tout cas.

  • Une fois le sujet de l’argumentation connu, comment le préparez-vous ? Quelles sont les différentes étapes pour écrire votre argumentation ?

Dès lors que l’on m’indique le sujet et la position que je dois défendre, souvent le samedi, je me laisse jusqu’au lundi pour y réfléchir. Je me fixe ensuite 48 heures, donc jusqu’au mardi soir, pour coucher à l’écrit tout ce que je souhaite évoquer, et retravailler les détails. Les jours qui suivent je récite ma plaidoirie, seule, face à la table de mon salon. C’est à ce moment-là que je m’entraîne à gérer mon temps, car ma prise de parole doit durer entre 8 et 10 minutes.

  • La partie « débat » est un exercice différent. Quel est l’objectif, et comment l’emporter ?

La partie « débat » est une nouveauté cette année. Au début, je n’étais pas sûre de la manière de l’aborder. Lors de mon premier débat, j’ai opté pour la cordialité. Trop peut-être, car à abuser de la complaisance, il n’y avait pas de réelle opposition avec mon contradicteur. Le soir de la finale, j’ai complètement changé mon jeu et j’ai opté pour une attitude passive-agressive. Mon contradicteur était mon adversaire, on a joué jusqu’au bout l’opposition et l’on est parvenu à beaucoup amuser l’auditoire. Le jury nous a d’ailleurs félicités tout particulièrement pour la qualité de notre débat.

  • Vous preniez des notes pendant le passage de votre contradicteur. Comment préparez-vous le débat ?

Je dois l’avouer, tout cela n’était qu’un leurre. Lorsque mon passage suivait celui de mon concurrent, j’étais trop occupée à capter ses arguments tout en me rappelant des miens. Je gribouillais certaines idées pour me donner bonne conscience mais la concentration n’y était pas. En revanche, lorsque ma plaidoirie précédait celle de mon concurrent, étant plus détendue, j’étais plus disposée à capturer son discours et y élaborer au brouillon divers commentaires. J’essayais de saisir les points de sa plaidoirie qui appuyaient la mienne, et ceux qui étaient facilement contestables.

  • Comment entraîner sa créativité, pour être capable de rebondir sur tout ?

Je pense que la clé c’est la polyvalence. Il faut être capable de faire rire spontanément, d’aborder un sujet avec un sérieux sincère, parfois avec un sérieux surjoué. En somme, je pense qu’il est bon de pouvoir jouer plusieurs personnages et de parvenir à « switcher » entre chacun. Il est néanmoins aussi très utile de s’intéresser à tout type d’actualité, afin de pouvoir y faire allusion et permettre à l’auditoire d’être inclus dans la réflexion.

  • Face au jury, il semble que l’essentiel est de ne pas être déstabilisé par les questions. Il n’y a pas vraiment de bonne ou de mauvaise réponse. Qu’en pensez-vous ?

Je suis d’accord. Je pense, mais peut-être est-ce une erreur de ma part, que le jury évalue notre capacité à improviser, peu importe le fond – ou presque. Une forme maîtrisée, une attitude détendue et assurée prévalent donc. À mon avis, il faut le prendre avec beaucoup de légèreté et être capable d’en rire, de caricaturer, de rebondir, de répondre avec sérieux… selon la question posée.

  • Et maintenant, le concours national ? Avez-vous une appréhension particulière ?

Maintenant, le concours national. Les sélections ont déjà eu lieu alors je ferai partie de la prochaine session. J’ai une certaine appréhension car je serai confrontée aux meilleurs parmi les meilleurs. Je ne connais pas les attentes du concours national. Je pense que je vais appréhender ce concours avec la même simplicité et le même naturel que celui organisé par le Bureau Des Étudiants de la faculté. Malheureusement, je crains qu’il soit attendu des plaidoiries trop rigoureuses et formelles. J’ai besoin de ma liberté d’écriture, et de me sentir capable d’oser.

  • Quels conseils vous donneriez pour prendre la parole et argumenter en public ?

À mon sens, et au regard de ma propre expérience, le conseil principal que je peux donner est celui du recul. C’est un concours formidable dont on ressort nécessairement gagnant, a minima par l’expérience et les rencontres. Ce concours est une opportunité qu’il faut saisir en s’amusant. C’est le moment d’évaluer sa personnalité, ses compétences, ses points forts. Le discours, une fois rédigé, c’est vous. Alors finalement, lorsque vous le récitez, vous vous racontez. Vous êtes dans tout sauf dans l’inconnu. Soufflez un bon coup, souriez et amusez-vous durant tout votre passage !

Propos recueillis par Gaël Lanoue

Entretien : l’incendie de Notre-Dame de Paris, vu par ses ouvriers

La toiture de Notre-Dame de Paris en flamme. Heureusement, l’échafaudage a tenu bon. (©Wikimedia Commons)

Le 15 avril 2022, nous commémorons les trois ans de l’incendie de Notre-Dame de Paris. Pour mieux comprendre cet accident, nous nous sommes entretenus avec Alain, dont nous avons préservé l’anonymat. Il conduisait les travaux d’échafaudage autour de la flèche. Les ouvriers du plus grand chantier de France ont beaucoup souffert de cette nuit tragique…

Étiez-vous sur place au moment de l’incendie, et si non, comment avez-vous accueilli la nouvelle ?

Non. Je rentrais à l’hôtel où nous logions mon équipe et moi, c’était en fin de journée. On m’a appelé pour me dire qu’il y avait un incendie sur le chantier. D’abord, je n’y ai pas cru. Honnêtement, j’ai pensé à une vaste blague, puis j’ai quand même fait demi-tour, par acquis de conscience. Et plus j’approchais, plus je voyais que effectivement, il y avait bien un incendie là-bas.

Que vous êtes-vous dit ? Quel a été votre sentiment à ce moment-là ?

J’ai ressenti toutes les émotions possibles. Ça se bousculait dans ma tête. De la colère, de la culpabilité… Ça a été des moments difficiles, nous allions perdre beaucoup de choses. Parce que pour nous, c’était quand même assez dramatique. Nous ne savions pas d’où ça venait. Et quelques heures avant, nous étions encore dans la toiture.

Vous aviez l’habitude de travailler sur des monuments historiques, souvent fragiles. Cet échafaudage que vous aviez monté, qu’avait-il de si particulier dans sa conception ?

En fait, l’échafaudage ne pouvait pas reposer sur la toiture en elle-même. Il devait permettre de monter dans la flèche, et la difficulté, c’est qu’elle culminait à plus de 100 mètres de haut. Pour qu’un échafaudage tienne, il faut pas mal d’appuis et surtout bien répartir les descentes de charges. Il ne doit pas alourdir le monument, ni s’effondrer dessus. Donc, ça a été un gros défi technique pour le bureau d’études, puis pour moi et mes hommes sur le terrain. On s’est aperçu qu’il tenait bien sans les appuis de la toiture, puisqu’il était encore debout après l’incendie. Il tenait même toute la croisée du transept1, en attendant que la demoiselle [la cathédrale] soit sécurisée.

Sur quoi repose-t-il alors, cet échafaudage, si ce n’est sur la toiture ?

D’une certaine manière, il repose juste sur son propre poids. En fait, c’est comme la tour Eiffel. Nous avons fait exactement le même système : nous avons monté quatre tours, quatre pieds, et dedans nous avons fait en sorte qu’il y ait une base solide pour faire reposer l’échafaudage. Et c’est juste cette base qui a pris feu. Quand vous voyez un échafaudage, par exemple dans Paris ou ailleurs, vous avez le départ, la base qui est au sol. Eh bien là, la base était sur 50 mètres de haut.

J’imagine que vous êtes des ouvriers particulièrement qualifiés pour travailler sur ces monuments. On a expliqué l’origine de l’incendie par un court-circuit, ou un mégot de cigarette mal éteint… N’est-ce pas un peu insultant pour des ouvriers qualifiés et habitués à ces chantiers particuliers ?

En fait, il y avait un espace pour fumer, en bas [de la cathédrale]. Là, ils ont retrouvé un mégot et du coup c’est parti… Je pense que la presse a trouvé un coupable. Ça a été difficile à comprendre. Ils sont venus… (marque un temps) Je l’ai vu comme de la persécution. Mais c’est évidemment pas un mégot qui a fait flamber la cathédrale !

Travaillez-vous toujours sur Notre-Dame ?

Non. Notre-Dame m’a coûté trop cher. Je ne fais même plus partie de la société pour laquelle je travaillais. J’ai tout arrêté… Après 3 ans là-dedans, je suis parti en dépression, ça m’a complètement bouffé. J’ai perdu toute ma famille. Donc non. Notre-Dame, j’ai fait une croix dessus. Elle est sécurisée maintenant, elle est sauvée, c’est pas moi qui vais la restaurer, ça sera d’autres personnes et c’est très bien comme ça. Mais voilà, c’est pas grave. C’est une étape de la vie, qu’il fallait que j’affronte…

En effet, plusieurs experts ont ensuite affirmé que l’incendie ne pouvait pas être parti d’un mégot…

Non, c’est impossible… Et je ne suis même pas sûr qu’on le sache un jour.

Lors de votre première ascension sur le toit de Notre-Dame, quelle impression avez-vous eue ?

C’était le saint graal. Nous avons l’habitude de travailler sur ce genre de monument, dans mon corps de métier. Mais Notre-Dame de Paris, c’était le saint graal. Un échafaudage comme nous allions le concevoir, personne ne l’avait jamais fait. Ça aurait été une prouesse technique. Et honnêtement, sur le plan personnel et professionnel, c’est vraiment la gloire ! Arriver là-haut les premiers, être les premiers à toucher le coq. Pour nous, ça aurait été un grand moment.

Propos recueillis par Gaël Lanoue

Entretien avec Tatiana, depuis Moscou…

78% des Russes vivent en Europe…

Afin de proposer une analyse honnête et précise du conflit en Ukraine, nous avons voulu un regard venu tout droit de Russie. Tatiana (son identité a été changée pour préserver son anonymat) est russe, et habite Moscou. Cet entretien a été réalisé les 3 et 4 mars. La situation a bien évidemment évolué depuis (surtout à Kharkov, dont il est question), mais l’opinion de Tatiana reste valable. Ses propos ont été fidèlement rapportés.

Gaël :

Bonjour Tatiana. Je voudrais savoir comment est médiatisé le conflit en Russie. Quelles sont les infos qui vous parviennent, si vous observez des changements dans votre vie quotidienne, ce que pense l’opinion générale… Acceptez-vous de répondre à nos questions ?

Tatiana :

Bonjour Gaël. Je suis d’accord pour discuter, mais seulement de manière anonyme, car il y a beaucoup de haine et de menaces sur les médias sociaux contre nous, les gens ordinaires russes, de la part des Occidentaux, en particulier du côté des Américains. Par conséquent, pour des raisons de sécurité, je vais m’exprimer anonymement, sans donner mon nom et prénom. De nombreux médias occidentaux écrivent que nous avons peu d’informations fiables en Russie. C’est un mensonge flagrant. Tout le monde en Russie a Internet, tout le monde regarde différentes chaînes dans différentes langues et tire ses conclusions personnelles. Par exemple, je parle anglais, français et allemand (j’ai vécu 5 ans en Allemagne) et je tire des conclusions sur ce qui se passe en Ukraine à partir des médias de tous les pays, et non seulement des médias de la Russie. En plus, j’ai beaucoup de parents en Ukraine. On se téléphone tous les jours.

Ah oui ? Où vivent-ils et que vous disent-ils ?

Mes proches ukrainiens vivent à Kharkov. Eux, leurs connaissances et leurs parents ne perçoivent pas l’action du gouvernement russe comme une attaque. Oui, ils ont peur. La guerre est toujours terrible. Mais ils n’ont pas peur des Russes. Au contraire. Ils ont peur des nazis ukrainiens. Mes proches ukrainiens ont peur que les nationalistes provoquent les Russes et que ces derniers ripostent. Par exemple, devant l’immeuble d’habitation de mon oncle à Kharkov, les extrémistes ukrainiens ont mis des tanks ! Ils ont longtemps été contre Zelensky, contre son gouvernement. Et ils sont nombreux. Mais ils ont tous peur d’en parler à haute voix, puisque personne ne les entend maintenant. Les médias occidentaux ne les interviewent pas, parce qu’ils ne s’intéressent qu’à ce qui parle contre la Russie.

Vous pensez que l’Occident est opposé à la Russie ? Comme deux « blocs », ce qui nous ramène en arrière…

J’ai vécu en Europe pendant 5 ans. J’ai très bien vu comment fonctionne la propagande américaine et comment leur gouvernement affecte l’Europe, entraîne les gens dans ses mensonges et fait sauter les pays européens à travers des cerceaux. Au fait, bien que le film Don’t look up soit satirique, il montre clairement, à mon avis, comment est la réalité dans leur esprit.

Je cite un Français : « J’adorerais voir la réaction des Américains si la Russie ou la Chine faisait une alliance militaire avec le Mexique, le Canada ou Cuba et installait des bâtiments militaires et des missiles à la frontière des États-Unis »1. C’est la même chose aujourd’hui pour la Russie. Bien sûr, je condamne les hostilités. Je suis contre la guerre. N’importe quelle guerre. Et j’ai peur pour notre planète, pour nous tous. Mais je crois que notre gouvernement n’a pas eu le choix. Les Américains se sont trop approchés de nos frontières au cours des 20 dernières années. Ce qui est terrible, c’est que leurs politiciens font leurs affaires sales avec les mains des Européens. Mais je crois que l’Europe se réveillera un jour et réalisera qu’elle est utilisée par l’Amérique.

Gaël, je suis désolée, j’ai dû écrire sous l’émotion. Mais cette situation est vraiment terrible. Et je crois que les réalistes comprendront que ces sanctions contre la Russie affaiblissent non seulement la Russie, mais aussi tous les pays. Le chaos peut commencer dans le monde. Et je crois qu’il sera possible de persuader le président ukrainien Zelensky d’arrêter cette guerre. Cela dépend maintenant de lui, pas du président russe.

Je voudrais vous demander une précision. Vous avez parlé des « nazis ukrainiens ». On a souligné en France que Vladimir Poutine a également employé cette expression. Qui sont-ils ? En quoi sont-ils nazis ?

Les nationalistes ukrainiens sont des extrémistes qui sont agressifs contre les Russes depuis longtemps. Ils détestent les Russes. Ils sont la plupart de l’Ukraine occidentale. Par conséquent, il y a des décennies, il était déjà dangereux pour les Russes d’aller en Ukraine occidentale. Ils n’aiment pas non plus l’Ukraine orientale, car elle n’est pas pro-américaine. Pour le terme “nazis ukrainiens”, cette histoire a des racines dans la Seconde Guerre mondiale, quand ils ont soutenu les nazis. Ils sont encore nombreux en Ukraine. Et ils se battent maintenant2, en utilisant leurs terribles méthodes de lutte, en utilisant leurs propres compatriotes.

Comment se passe la vie à Karkhov pour vos proches ? Vous ont-ils envoyé des photos ou des vidéos de la guerre ?

Ma mère a parlé à mon oncle aujourd’hui. Il continue de travailler. Bien sûr, ils sont inquiets, mais ils ont l’intention de rester dans la ville. Mes cousins veulent partir, mais comme le dit mon oncle, les “nationalistes ukrainiens” ne le permettent pas. Ils n’ont pas de photos et de vidéos, comme ils ne voient pas les combats eux-mêmes. On n’entend que des bruits et des grondements au loin. Il n’y a rien à filmer ou photographier. Dans les rues où ils vivent, rien ne se passe, tout comme d’habitude. L’électricité a été coupée pendant quelques heures hier. Puis rétablie. Et il y a des files d’attente pour le pain. Les produits sont encore dans les magasins. Les distributeurs automatiques ne fonctionnent pas.

C’est bien la situation à Kharkov que vous me décrivez là ?

Oui, c’est à propos de la situation à Kharkov. Mon oncle dit que les nationalistes sont assis dans les étages supérieurs des bâtiments, prêts à tirer. Mais pour l’instant il n’y a pas de combats et de tirs dans leur région. Je ne sais pas exactement. C’est ce que mon oncle a dit à ma mère.

J’ai encore des proches à Lougansk et dans le Donbass , mais ce sont des proches de mon ex-mari. On ne s’appelle pas si souvent. Selon ma belle-mère, ils ont la même opinion que mes parents de Kharkov.

Les Ukrainiens pro-occident sont-ils ceux que vous dites « nationalistes » ? À votre connaissance, sont-ils majoritaires ? Je veux dire, les Ukrainiens souhaitent-ils en majorité rejoindre l’Union européenne, voire l’OTAN ? D’après vous.

Pas tout à fait. Les « nationalistes ukrainiens » sont ceux qui se battent. Et quant aux gens ordinaires, ils sont divisés en parties. L’est de l’Ukraine ne veut pas de l’OTAN et dans l’ouest, oui, il me semble. Beaucoup veulent la rejoindre. Ils ont même une langue ukrainienne légèrement différente. Et ils ne s’aiment pas beaucoup, entre l’est et l’ouest de l’Ukraine…

Je voudrais vous demander, on parle en Europe de gouvernement “autoritaire”, ou de “dictateur”, à propos de Poutine… Est-ce que c’est justifié pour vous ?

Non, ce n’est pas vrai. Absolument pas. Je suis revenue de l’Allemagne parce que j’avais  commencé à comprendre peu à peu ce qu’est “la démocratie occidentale “. En réalité, c’est « deux poids, deux mesures ».  Et la Russie, c’est un pays plus libre. C’est mon opinion personnelle. Je ne suis pas une politicienne, je ne connais pas les nuances. Mais je raisonne sur la base de ma propre expérience et celle de mes amis, mes proches et des connaissances…

Justement, ici on n’a pas l’impression que la Russie soit plus libre, surtout politiquement… On souligne la censure et la manipulation des élections, notamment pour élire Poutine.

Oui, je sais ce qui ce passe en Europe, malheureusement… Ça, je l’ai vu en y habitant pendant 5 ans. A mon avis, chaque élection est une manipulation… La seule différence est que dans les pays  occidentaux, la manipulation est cachée. Mais en Russie, elle ne l’est pas. Tous les politiciens de TOUS les pays jouent leurs jeux…

Les gens sont les mêmes partout, sur toute la planète. Il y a des bons et des mauvais dans chaque pays. Il n’y a pas de différence entre nous. Mais dans les films américains, si le héros du film est russe, alors il est nécessairement mauvais ou il boit de la vodka. Si c’est un homme, alors il est nécessairement grossier ou criminel.  Si c’est une femme, alors elle est nécessairement légère ou criminelle. Dans la situation actuelle, je suis choquée par les gens qui attaquent les réseaux sociaux des Russes. C’est de l’hypocrisie de la part de pays qui se fondent sur la liberté d’expression. Le « deux poids, deux mesures ».

Il se passe quelque chose de terrible partout. J’attends tellement que les Européens se réveillent aussi vite que possible, et comprennent ce qu’il se passe réellement…

Propos recueillis par Gaël Lanoue

1 Mots de « Kublai », pseudonyme sur YouTube d’un Français vivant en Russie depuis 11 ans.

2 Référence au régiment Azov, unité paramilitaire de tendance néo-nazie, placée sous le commandement du ministère de l’Intérieur de l’Ukraine, qui s’est violemment illustrée dans la répression des régions pro-russes.

Jeux paralympiques 2022 : Arthur Bauchet sur le devant de la scène

Arthur Bauchet décroche la première médaille d’or pour la France des Jeux Paralympiques de Pékin. Le jeune homme avait gagné quatre médailles d’argent aux Jeux de Pyeongchang en 2018. Quelques semaines avant son exploit, l’azuréen s’est confié sur la compétition.

Arthur Bauchet est champion olympique de descente. Il finit 4ème sur le Super-G.

Champion olympique aux Jeux de Pékin 2022, quadruple médaillé aux Championnats du monde handisport de Lillehammer 2022, Arthur Bauchet, 21 ans, n’a pas fini de faire parler de lui. Ce jeune sportif azuréen s’est dévoilé lors des Jeux Paralympiques d’hiver de 2018, où il rafle quatre médailles d’argent. “Avant j’étais le petit nouveau, maintenant je suis l’homme à abattre”, confie-t-il avec assurance. En moins de 3 mois, Arthur Bauchet participe aux Championnats du monde handisport et aux Jeux Paralympiques. Initialement prévus en février 2021, les Championnats ont été reportés en 2022 en raison de la crise sanitaire. Pas de répit pour le skieur azuréen qui a dû ajuster ses objectifs aux deux échéances. “Finalement on a vu ça comme une chance. Ça nous sert de répétition générale aux Jeux Paralympiques, qui restent l’objectif numéro un”, livre le jeune sportif. Ce n’est pas la compétition internationale qui préoccupe le plus le skieur, mais la situation sanitaire : “en ce moment, le plus gros stress c’est d’être testé positif au Covid-19”. Arthur Bauchet suit un protocole strict afin de pouvoir participer aux Jeux Paralympiques, “depuis Noël, je ne vois plus mes proches, mais ça en vaut la chandelle”, précise-t-il.

“Les entraînements sont un bonheur plutôt qu’une corvée”

“Jeux Paralympiques” rime avec “exigence”. Une préparation intensive est nécessaire pour y concourir. Afin de ne pas passer à côté de l’or, Arthur Bauchet renforce sa préparation. Pour développer sa condition physique et gagner en puissance, le natif de Saint-Tropez joint la marche et le vélo à ses entraînements. “C’est une préparation sur l’année : on commence en juin et on finit en avril. Le reste du temps, on suit des programmes de préparation physique”, indique le jeune sportif, “le désavantage du ski par rapport aux autres disciplines comme l’athlétisme, c’est qu’on ne peut pas s’exercer n’importe où”. Les entraînements se font au sein de la fédération. Les sportifs suivent également des stages à l’étranger pour renforcer leurs aptitudes. “Malgré ces contraintes, les entraînements sont un bonheur plutôt qu’une corvée”, ajoute-t-il.

“Il y a 8 ans, elle m’a mis en fauteuil, aujourd’hui, je prépare les Jeux”

Arthur Bauchet est atteint de parapésie spastique, une maladie génétique rare qui engendre des douleurs et des tremblements sur les membres inférieurs. Plus qu’une entrave à sa pratique, c’est avant tout une source de motivation. “Il y a 8 ans elle m’a mis en fauteuil, aujourd’hui, je prépare les Jeux”, avoue-t-il avec fierté. “Le combat de tout sportif, c’est le combat contre soi-même, encore plus quand on a une maladie. Je le mènerai jusqu’au bout”. Un constat partagé par Cédric Bovetto, coach sportif spécialiste APA (Activité Physique Adapté) : “Chaque entraînement s’adapte aux capacités des sportifs. Mais il est vrai que leur handicap les pousse au dépassement”.

Motivation et ambition sont les mots d’ordre du jeune azuréen. Les Jeux Paralympiques d’hiver en 2034 ou 2038 pourraient avoir lieu en PACA. Un événement qui trotte déjà dans sa tête. “Peut-être que mon discours changera d’ici là puisque j’aurais 34 ou 38 ans. Mais c’est clairement un objectif”, révèle-t-il. “Courir en tant qu’athlète dans son propre pays, c’est fou”.

Laure Allard (en collaboration avec Ismahan Stambouli)