Colin Kaepernick : le sens du sacrifice

Colin Kaepernick pose un genou à terre pendant l’hymne américain, au lieu de rester debout. (©footbasket.com)

La ligue de football américain (NFL) entre dans une période charnière. La Draft se tient cette année du 28 au 30 avril. Chaque équipe va choisir ses jeunes recrues. Mais un joueur reste toujours écarté des terrains : Colin Kaepernick. En 2016, son engagement contre les violences envers les africains-américains lui coûte sa carrière. Bien avant la naissance du mouvement Black Lives Matter…

Il y a certes la coupe afro sur les emballages de glace Ben&Jerry’s. Mais Colin Kaepernick est bien plus que cela. En 2016, le joueur de San Francisco est un joueur phare de la NFL, la ligue de football américain. Mais un geste va lui attirer les foudres de tous les États-Unis ou presque. Les audiences télé baissent même de 18% les deux années suivantes : la plus puissante ligue sportive du monde est à genou. La raison ? La tradition d’avant-match est de regarder, debout, la bannière étoilée du pays pendant qu’est joué l’hymne national. Mais lui pose un genou en terre. Ou reste assis. À NFL Media, celui qui évolue au poste de quarterback explique qu’il « [ne peut] pas être fier devant le drapeau d’un pays qui opprime les Noirs et les gens de couleur ».

Une vie mouvementée

Né en 1987 dans le Wisconsin, il est adopté par une famille blanche cinq semaines plus tard. Kap grandit dans un environnement où les gens se méfient des Noirs. La série Netflix Colin in black and white, dans laquelle il raconte son parcours, montre sa lutte pour se faire accepter en tant que personne de couleur, dès son adolescence. Il lui faut changer le regard des gens, en faire plus que les autres, et ne pas répondre aux micro agressions (théorisées par le psychiatre Chester M. Pierce). Pourtant, ses résultats scolaires sont excellents, son bras droit exceptionnel attire les recruteurs de baseball et de football. Il est recruté en 2006 et commence à distribuer les ballons au niveau universitaire. Il progresse et en 2011, il est choisi par San Francisco pour devenir le remplaçant d’Alex Smith. Kaepernick accède alors au cercle très fermé des joueurs NFL. Le haut niveau lui tend les bras.

« Crois en quelque chose, même si cela t’oblige à tout sacrifier »

Colin Kaepernick prononce cette phrase dans la publicité de Nike pour les 30 ans du slogan« Just Do It », et la suit sans détour. Après son geste de contestation de 2016, le natif de Milwaukee subit de lourdes critiques et devient la cible des Républicains. En pleine campagne présidentielle, le candidat Donald Trump déclare lors d’un meeting : « N’aimeriez-vous pas voir des dirigeants de la NFL […] dire : « Sortez ce fils de p*** du terrain ? », avant d’ajouter, en transe et sous des applaudissement nourris, « il est viré ! ». Les Américains lui reprochent de ne pas respecter l’armée, les anciens combattants, la nation tout entière. Son geste n’est pas le premier du genre, et rappelle celui de John Carlos et Tommy Smith, le poing levé et la tête baissée, sur un podium des J.O en 1968.

Après Mohammed Ali, les sprinteurs Tommie Smith et John Carlos osent défier l’État américain, devant 400 millions de téléspectateurs, au J.O de Mexico en 1968. (©wikimédia commons)

Où en est Colin Kaepernick ?

Fin de la saison 2016, fin de son contrat. Aucune franchise ne veut prendre le risque de recruter un joueur si controversé. C’est le début d’un long chemin de croix pour retrouver les terrains. L’année suivante, il accuse la National Football League de s’être entendue pour l’écarter, et l’attaque en justice. Le quarterback continue de s’entraîner, et dit être toujours un joueur de haut niveau. Il devient une figure de proue de la lutte pour les droits des Noirs. Son geste est reproduit dans les manifestations Black Lives Matter, qui suivent l’assassinat de George Floyd. Ostracisé depuis cinq ans, la question se pose toujours : Colin Kaepernick fera-t-il son retour au plus haut niveau ? Il se dit prêt à réintégrer une équipe, même en tant que remplaçant. Une partie du public le souhaite, l’autre en a assez de lui. Une chose est sûre, ce serait un geste fort, et la NFL en sortirait grandie…

Colin Kaepernick, quelques dates clefs…

3 novembre 1987 : naissance à Milwaukee, Wisconsin. Adoption cinq semaines plus tard par un couple blanc, Rick et Teresa Kaepernick.

2007 : début dans le football américain, au niveau universitaire, comme quarterback des Wolf Pack du Nevada. Désigné meilleur débutant de sa conférence.

2011 : recruté par les 49ers de San Francisco, il accède à la NFL, le plus haut niveau.

2012 : d’abord remplaçant, il monte peu à peu en puissance, jusqu’à devenir titulaire, et emmène son équipe au SuperBowl. San Francisco perd finalement cette finale contre Baltimore.

26 août 2016 : début des gestes de protestation contre les violences envers les minorités, lors d’un match de préparation contre les Packers de Green Bay.

2017 : début du bras de fer contre la NFL devant la justice

2019 : accord confidentiel avec la NFL, qui doit le dédommager, d’un montant compris entre 60 et 80 millions de dollars.

Juin 2020 : dans les jours qui suivent la mort de G. Floyd, de nombreuses voix s’élèvent pour réclamer des excuses pour Colin Kaepernick, et son retour en NFL.

Gaël Lanoue

Joséphine Baker sur tous les fronts

Joséphine Baker est la première femme noire à reposer au Panthéon Ⓒ image libre de droits

Le 30 novembre 2021, Joséphine Baker, figure emblématique des Années folles, de la Résistance et de la lutte ségrégationniste aux États-Unis, fait son entrée au Panthéon. Retour sur le parcours de vie d’une femme engagée. 

Joséphine Baker. Première icône noire des Années folles et désormais première femme noire au Panthéon. Depuis le 30 novembre 2021, cette vedette repose à côté des plus grandes personnalités françaises. Elle est la sixième femme à y faire son entrée après Simone Veil, Germaine Tillion, Geneviève de Gaulle-Anthonioz, Marie Curie et Sophie Berthelot. Après un entretien privé avec des proches de la star, « C’est oui » s’est exclamé Emmanuel Macron au Parisien, à propos de la panthéonisation de l’artiste. Akio Bouillon, fils de Joséphine ressent « de la fierté, mais surtout de la reconnaissance envers toutes les personnes qui l’ont souhaité ». Les raisons de cette acceptation ? Son engagement dans la Résistance mais aussi sa lutte contre la ségrégation raciale aux États-Unis. Toutefois, son corps restera inhumé au cimetière marin de Monaco. On ne pourra admirer qu’un cénotaphe et une plaque en son honneur. 

Joséphine change de costume

Notamment connue pour sa fameuse Banana Dance, à l’origine de son succès, l’artiste a connu des débuts difficiles. « Trop petite, trop maigre, trop noire », c’est ce qu’elle représentait pour les producteurs américains de Broadway. En 1925, Joséphine Baker s’envole pour Paris où elle connaît une gloire fulgurante. Rapidement, elle devient la vedette de la Revue Nègre car elle apporte un renouveau artistique dans le monde du music-hall. « J’avais la fièvre partout », dit-elle lors de sa première représentation au théâtre. Elle devient alors la première célébrité noire au monde. Même si les applaudissements se font entendre, sa notoriété naissante dérange les conservateurs blancs par son exotisme. L’artiste se transforme en fantasme colonial pour beaucoup et décide de se jouer des clichés, notamment avec sa ceinture de bananes : fruit qui incarne les tropiques et très souvent associé aux populations noires. Malgré son succès en France, des pays européens n’approuvent pas son style. Pour de nombreuses personnes, elle incarne « la décadence des mœurs ». C’est pour cette raison qu’elle va se sentir rejetée, comme ce sera le cas aux États-Unis par la suite. 

Lors de la Seconde Guerre mondiale, Joséphine Baker troque sa ceinture-banane pour un uniforme militaire. Dès le début, elle va chanter pour les soldats, puis devenir une espionne pour la Résistance. Elle est repérée par Jacques Abtey, chef du contre-espionnage militaire. Elle se sent redevable envers ce pays qui l’a accueillie, elle est prête à se « donner à la France. C’est la France qui m’a faite. Je suis prête à lui donner aujourd’hui ma vie. Vous pouvez disposer de moi comme vous l’entendez”. Sa carrière d’artiste est un avantage dans cette période de l’histoire car les Allemands ne se méfient pas d’elle. Ce qui lui permet de cacher armes, refugiés et juifs au Château des Milandes, son domicile. Elle se sert aussi de ses partitions de musique pour dissimuler des plans et les transmettre. À la suite de ses actes, la vedette des Années folles est considérée comme une héroïne française. Elle reçoit la Légion d’Honneur en 1961.  

« J’ai deux amours »

« J’ai deux amours, Mon pays et Paris ». C’est ce que Joséphine Baker confie dans sa chanson J’ai deux amours. Elle partage sa vie entre les États-Unis et la France. Née à Saint Louis dans le Missouri en 1906, elle est élevée dans un milieu touché par la pauvreté. A l’âge de sept ans, elle commence à travailler en tant que domestique dans une famille blanche. Comme beaucoup de personnes noires à l’époque, ses employeurs ne la considèrent pas comme un être humain en raison de sa couleur de peau. Son rêve : devenir danseuse. Elle s’envole pour Paris pour y commencer sa carrière en 1925, à la célèbre Revue Nègre. Elle devient rapidement une vedette du music-hall. Ayant du succès en France et en Europe, la danseuse fait le choix de retourner dans son pays natal pour y être accueillie comme une star. Malheureusement pour elle, l’hospitalité des siens n’est pas au rendez-vous. Son peuple se sent abandonné et sa gloire européenne ne la protège pas des ségrégations américaines. Dans les années 1950, l’opinion change et la chanteuse utilise sa gloire pour essayer d’améliorer les conditions de vie des noirs américains. Elle s’allie à Martin Luther King, en 1963, lors de son fameux discours : « I have a dream ». Mais pour les blancs américains, la star dérange et devient une ennemie. Ce qui lui vaudra d’être bannie du pays. Elle finit sa vie en France, dans son château des Milandes en Dordogne, où elle y élève sa « tribu arc-en-ciel » comme elle aime l’appeler. Joséphine Baker s’éteint à Paris en 1975, après une vie faite de paillettes et de combats. 

Axelle Mariet

Mohamed Haouas, la deuxième chance

Mohamed Haouas pourrait connaître sa 14e cape avec le XV de France face au Pays de Galles.

Ce 5 mars, l’équipe de France de rugby se réunit pour préparer le choc face au Pays de Galles. Mohamed Haouas fait partie des joueurs sélectionnés. Fabien Galthié, le sélectionneur et Raphaël Ibañez, le manager des Bleus, accordent une nouvelle fois leur confiance à ce joueur qui doit sa rédemption au rugby. 

Ce samedi, le XV de France se retrouve à Marcoussis. Dans une semaine, ils affrontent dans le cadre du Tournoi des Six nations, l’équipe du Pays de Galles tenante du titre. 42 joueurs français sont appelés à l’entraînement. Dès leur mise en place à la tête du staff de l’équipe de France de rugby en 2020, Fabien Galthié et Raphaël Ibañez donnent leur confiance à Mohamed Haouas, rappelant en conférence de presse qu’il « est attachant, mais qu’il mérite une attention particulière. C’est un enjeu pour nous, mais pour lui aussi ». Pour les entraîneurs du XV de France, « Momo » appartient désormais aux cadres de l’équipe malgré son passé qui n’a jamais remis en cause ses qualités de joueur. 

De la prison aux vestiaires de rugby 

Mohamed Haouas est né au Havre en 1994. Il grandit à Montpellier dans le quartier sensible du Petit-Bard. Les personnes qui l’entourent et grandissent avec lui influent sur son comportement. En 2014, il cambriole des bureaux de tabac. Le tribunal exige un contrôle judiciaire durant cinq ans, jusqu’en 2019. Le jeune homme refuse que cette condamnation dicte son futur et prend la décision de rejoindre l’École de la marine nationale pour « s’en sortir ». « Il rapidement fait oublier ses ennuis avec la justice », indique Jean-Christophe du CIRFA (Centre d’Information et de Recrutement des Forces Armées) à Ouest-France. 

Le rugby devient rapidement un pilier dans sa rédemption. Ce sport apparaît dans sa vie durant son adolescence. Il s’inscrit à l’école du Montpellier Hérault Rugby (MHR) à l’âge de 15 ans après avoir pratiqué pendant des années le taekwondo. Véronique Brunet, de l’organisme Hérault Sport, n’hésite pas à dire dans Ouest-France que Mohamed est « l’une de [leur] plus belle réussite ». Sa première sélection pour représenter le pays a lieu avec l’équipe de France militaire de Rugby en octobre 2015, quelques mois avant de gagner la médaille de bronze au mondial en Angleterre. Deux ans plus tard, son club de jeunesse, le MHR, lui permet de jouer son premier match en Top 14. 

Le maillot bleu

Lorsque Fabien Galthié et Raphaël Ibañez arrivent à la tête du XV de France en 2020, leurs ambitions sont claires : choisir les hommes forts du moment, peu importe leur expérience sous le maillot tricolore. Le nom de Mohamed Haouas apparaît avec celui d’Antoine Dupont ou de Gaël Fickou sur la liste du staff en amont du Tournoi des Six Nations. « Momo » honore sa première sélection avec les Bleus le 2 février 2020 face à l’Angleterre. Auteur d’une bonne prestation, le pilier droit garde sa place de titulaire et ce, malgré l’épisode de Murrayfield. Alors que la France joue contre l’Écosse depuis 36 minutes, Mohamed écope d’un carton rouge après avoir donné un coup de poing à Jamie Ritchie, troisième ligne écossais. Les tricolores jouent plus de 40 minutes à 14 contre 15 et perdent. « Je me suis dit que l’équipe de France c’était fini pour moi » ,avoue le numéro 3 à L’Équipe puis ajoute « c’est un geste que je ne dois jamais faire. C’est une connerie ». Ni les joueurs, ni les membres du staff technique ne blâment son comportement. 

« C’est grâce au rugby qu’il s’en est sorti. Il a commis des délits, mais il est sur la bonne voie. Son évolution grâce au sport est impressionnante », confie Maître Marc Gallix, son avocat, à Ouest-France. Mohamed Haouas est aujourd’hui reconnu pour ses qualités en tant qu’homme et joueur. Cependant, son passé judiciaire le rattrape toujours. Après avoir subi quatre reports, son procès pour des faits de cambriolages remontant à 2014 a enfin lieu le 4 février 2022. Le joueur de Montpellier écope de 18 mois de prison avec sursis et 15 000 euros d’amende. À la fin de l’audience, « Momo » avoue être « soulagé, c’est terminé ». 

Laure Allard

Raphaël Glucksmann appelle à l’union : les réseaux sociaux répondent, les partis de gauche raccrochent

Le 26 août dernier, Raphaël Glucksmann publie son livre Lettre à la génération qui va tout changer chez Allary Éditions. ©Wikimedia

Fondateur du parti Place Publique en 2018, Raphaël Glucksmann cherche à unifier la gauche, sans succès. Sa liste arrive sixième aux élections européennes de 2019. Désigné président de la commission spéciale sur l’ingérence étrangère dans l’ensemble des processus démocratiques de l’Union Européenne l’année suivante, l’essayiste devenu homme politique se veut porte-parole de la nouvelle génération, de la condition des Ouïghours et des Ukrainiens.  

« Depuis de longs mois, je cherche à briser le silence qui entoure la déportation des Ouïghours et à pousser nos dirigeants à agir », décrit-il dans la première page de son dernier ouvrage Lettre à la génération qui va tout changer. Activiste pour la condition des Ouïghours, l’eurodéputé reçoit l’interdiction d’entrer sur le territoire chinois le 22 mars dernier. Pourtant, en novembre dernier, l’essayiste à la tête d’une délégation officielle de députés européens rend visite à la présidente taïwanaise. Dans un contexte où les tensions montent entre la Chine et Taïwan, Raphaël Glucksmann affiche son soutien auprès de Tsai Ing-wen. Plus récemment, c’est aux Ukrainiens que Raphaël Glucksmann apporte son soutien : « Si Poutine ne paie pas un prix très élevé dans cette guerre, notre continent ne connaîtra plus la paix ». Son appel à l’union et sa présence sont remarqués dans de nombreux rassemblements solidaires pour le peuple ukrainien. « Dans l’humanisme européen, il y a l’idée d’un homme seul face au monde comme Dieu avant la Création. Maintenant, il faut insérer l’homme dans un monde fini, qu’il faut conserver. Il faut donc réécrire l’héritage des Lumières en prenant en compte le fait qu’on a saccagé la maison commune », confie-t-il au micro de France Culture. Ses engagements, revendications et idées politiques incarnent la nouvelle gauche humaniste, en accord avec ses inspirations intellectuelles, philosophiques et idéologiques. 

Du néo-conservatisme à la gauche néo-libérale 

Fils du philosophe André Glucksmann, Raphaël hérite de l’idéologie antitotalitaire et néo-conservatrice de son père et ne s’en cache pas. Le Cercle de l’Oratoire rassemble des intellectuels néo-conservateurs peu après les attentats du 11 septembre 2001 contre le World Trade Center, à New York. Membre de ce groupe, il cofonde la revue Le Meilleur des mondes aux côtés de son paternel la même année. Sa ligne éditoriale consiste à publier des papiers d’opinion sur l’actualité mondiale avec une doctrine pro-américaine pendant l’administration de Bush. Raphaël Glucksmann se positionne en faveur de l’intervention militaire en Afghanistan et en Irak. Finalement, la rédaction du mensuel prend fin en 2008, après avoir dressé la critique du gouvernement républicain de Bush. 

En parallèle de son activité pour Le Meilleur des mondes, Raphaël Glucksmann est le conseiller du président géorgien Mikheil Saakachvili. Une évolution de ses appartenances politiques se dessine dès lors qu’il soutient une figure du néo-libéralisme et pro-occidentalisme. En 2011 dans la capitale géorgienne, l’ambassadeur de France Éric Fournier précise le rôle du conseiller : « Raphaël joue un rôle d’apaisement. Il essaie de montrer à Saakachvili que l’Europe se compose d’autres strates que balte ou ukrainienne. » Mais un autre observateur étranger le décrit tout autrement au journaliste pour Le Monde : « Il est d’une légèreté hallucinante. Il crée un enthousiasme, puis disparaît. Et intellectuellement, il n’est pas outillé. » Souvent critiqué à cette époque pour sa naïveté, la tendance refait surface depuis ses récents engagements listés dans les premières pages de Lettre à la génération qui va tout changer. Réchauffement climatique, extinction de la biodiversité, globalisation financière, délocalisations, explosion des inégalités, déclin des démocraties, érosion des droits et montée des haines. 

“Je n’ai qu’un seul objectif en politique : redonner à la démocratie sa jeunesse perdue […] À votre tour maintenant !” 

Encouragé par une présence fortement influente sur les réseaux sociaux, Raphaël Glucksmann est le deuxième homme politique français le plus suivi sur Instagram avec 660 000 abonnés, après Emmanuel Macron. Il parvient ainsi à imposer le combat des Ouïghours et la détresse du peuple ukrainien en France avec cette vague de popularité. L’essayiste publie son ouvrage Lettre à la génération qui va tout changer dans cette même idée de populariser les sujets politiques et de réveiller la jeunesse. Comme il le rappelle, « 8 jeunes sur 10 se sont abstenus lors des élections régionales de juin 2021 : un Tchernobyl démocratique ». Mobiliser cette nouvelle génération à travers une écriture simple et des propositions concises, avec une liste de seulement cinq étapes pour accéder à une « cité républicaine » et une autre de six pour une « cité écologiste ». La gestion des pronoms dans ce livre peut interroger : l’emploi du « nous » lorsqu’il s’agit de projets à mener comme la « République écologiste » et l’emploi du « vous » lorsqu’il s’agit d’actions concrètes à mener et à défendre. 

Mandy Yahiaoui 

Volodymyr Zelensky : quand la réalité rattrape la fiction

Volodymyr Zelensky est à la tête de l’Ukraine depuis 2019.

Il y a moins d’une dizaine d’années, le travail de Volodymyr Zelensky consistait à se rendre tous les jours sur un plateau de tournage pour filmer la série Serviteur du peuple. Aujourd’hui, il est la cible n°1 de la Russie. 

La trajectoire de l’actuel président ukrainien a tout d’une fiction. Volodymyr Oleksandrovytch Zelensky grandit à Kryvyï Rih, une ville industrielle se trouvant dans le sud-est de l’Ukraine. Diplômé de droit dans les années 90, il fonde en 2003 une société de production, Studio Kvartal 95. Le quotidien suisse Le Temps désigne ce projet comme « une troupe de café-théâtre qui a fait une razzia sur les plus grands championnats d’humour de l’ex-URSS ». En parallèle, Volodymyr devient le présentateur de Quartier du soir. L’émission est alors le programme de variété le plus suivi d’Ukraine. En 2006, il gagne la version ukrainienne de Danse avec les stars.

Un homme déjà au service du peuple

En 2015, la chaîne 1+1 lance une nouvelle série humoristique, Serviteur du peuple. Volodymyr Zelensky, co-auteur du programme, joue également le premier rôle, celui d’un professeur d’histoire au lycée qui devient président de l’Ukraine. Sa notoriété décolle grâce à l’interprétation de ce personnage. La série devient le plus gros succès de l’histoire télévisuelle de l’Ukraine. L’année 2019 est marquée par la diffusion de la saison 3 en simultané avec l’élection présidentielle.  Alors qu’il ne possède aucune expérience politique, Volodymyr prend la décision de créer un parti homonyme à celui de la série. Il se déclare candidat le 31 décembre 2018. Son discours se concentre principalement sur la corruption des élites. Il souhaite également un cessez-le-feu dans la région du Donbass et propose l’organisation d’un référendum pour l’inclusion de l’Ukraine dans l’OTAN. Il recueille 73,2% des voix face au président sortant, Petro Porochenko lors du second tour en avril 2019. Ainsi, il devient le plus jeune président de l’histoire de l’Ukraine.

Scénario de guerre 

L’un des objectifs phares de son début de mandat est d’obtenir un cessez-le-feu avec les séparatistes pro-russes de l’est de l’Ukraine mobilisés dans la guerre de Donbass contre l’armée ukrainienne. Les pro-occidentaux condamnent cette mesure et lui reprochent une soumission face à la Russie. Malgré ses mains tendues, le dialogue avec Vladimir Poutine a toujours été compliqué. Le président ukrainien durcit son discours et modifie sa stratégie vis-à-vis de son homologue. Quand l’armée russe envahit l’Ukraine, le 24 février, l’ancien comédien multiplie les déclarations rassurantes tout en dénonçant un manque de solidarité des autres pays : « Qui est prêt à combattre avec nous ? Je ne vois personne. Qui est prêt à donner à l’Ukraine la garantie d’une adhésion à l’Otan ? Tout le monde a peur ». Depuis le début du conflit, les réseaux sociaux se présentent comme son principal moyen de communication. Pour l’instant, Volodymyr ne compte pas abandonner son poste ou son pays en dépit des menaces de la Russie, « l’ennemi m’a désigné comme la cible n°1. Ma famille est la cible n°2 ».

Laure Allard

Orelsan: Basique, simple

Orelsan pulvérise les records de ventes depuis la sortie de son dernier album, Civilisation

Sous son air de « rappeur branleur », Orelsan cache l’âme d’un travailleur acharné. Son triple sacre, le 11 février, aux Victoires de la Musique en est la preuve. Une ascension sur le devant de la scène du rap français, portée par la présence d’un entourage solide dont celle de son frère Clément, pilier de sa réussite. Portrait.

Jogging large, sweat à capuche, un bonnet cache une partie des yeux d’Aurélien Cotentin alias Orelsan. Une dégaine qui transpire la nonchalance. 

2006. Le Normand ne le sait pas encore mais il s’apprête à vivre la plus grande honte du début de sa carrière. Pour se faire un nom, le natif d’Alençon débarque fraîchement à Paris avec sa bande de potes. Direction le Unkut Contender, un concours de punchlines devant un public de 4.000 personnes organisé par Booba. « Orel, c’est Eminem, j’en suis sûr. Il a son insolence et sa provocation. On va mettre Caen sur la carte du rap », clame son frère Clément, à l’époque. Il n’en sera rien. Du moins, pas tout de suite. 

Micro en main, la foule hue sa prestation. Les sifflets font résonner la salle Marcel Cerdan. « En 30 secondes, il se fait sortir. Les rappeurs ne le connaissaient pas. Ils étaient tous morts de rire », se remémore Skread, son producteur. Mais cette désillusion lui doit finalement l’un de ses meilleurs titres, « Jimmy punchline » qu’Orelsan savoure aujourd’hui: « Je n’ai jamais remarqué, mais c’est vrai. Ce titre, je l’ai rappé lors du concours. Comme quoi, tout ce que tu fais te servira. C’est ma première leçon. »

Un amour fraternel

Intimement lié à son frère Aurélien, Clément Cotentin, lui, le savait: Orelsan semblait loin d’être « Perdu d’Avance ». En retrait avec la musique, son petit frère se lance, caméra en main. Naît alors « Montre jamais ça à personne », un documentaire exclusif diffusé sur la plateforme Amazon prime depuis octobre 2021. Une immersion de 20 ans, où l’on découvre le Normand sous une toute autre facette. « J’ai des milliers d’heures d’enregistrement. Il a fallu plus de trois ans de travail pour monter ce documentaire », explique Clément Cotentin. D’un appartement aux allures de squat en passant par les plus grandes salles de spectacle, l’histoire raconte avant tout une étroite relation entre deux frangins. 

« J’ai toujours su que mon frère allait sortir un album. Sa petite bande m’impressionnait. Ils pouvaient passer des nuits entières à monter un clip qu’une petite centaine de personnes allaient visionner », raconte l’auteur du documentaire. Au fil des années, Orelsan oublie la caméra et se livre sans filtre. Dans la déconne, à travers des moments de tristesse ou parfois à deux doigts de l’abandon, Aurélien se dévoile tel un homme touchant et bosseur. « On peut penser que j’éprouve un amour béat pour mon frère, mais je ne connais personne qui se donne autant. On ne peut pas le jalouser : il n’a pas de mauvaises intentions. Il est toujours sincère, même quand il se trompe », conclut le cadet de la famille Cotentin.

Le tremplin: MySpace

Tout part d’une idée de Skread, son producteur. L’ère « internet » émerge. Orelsan s’explique: « Un jour il m’a dit : il y a un truc qui s’appelle MySpace, tu peux mettre des sons en ligne. C’était mon seul moyen de montrer aux gens ma musique. » Pari gagné. Le rappeur se filme lui-même, et gère tout de A à Z, façon couteau suisse. La hype fait exploser le concept. Les premiers clips font le buzz. Bien entouré, Gringe (Guillaume Tranchant de son vrai nom) crée le groupe « Les Casseurs Flowters » et suit Orelsan dans l’aventure.

« Il était dans un truc déjanté, mais en même temps il rappait. C’est là qu’on s’est pris une claque, on a commencé à le suivre à ce moment-là », apprend Gims sur Amazon prime. Déjanté ? Peut-être parfois un peu trop. Car la réalité le rattrape. Son morceau « Sale pute » fait l’effet d’une bombe à retardement. En 2009, le rappeur se retrouve au cœur du tourbillon médiatique pour provocation à la violence envers les femmes. « Mon grand-père m’a demandé pourquoi j’avais fait ça. Il pensait que j’allais faire de la prison », avant d’ajouter, « J’arrivais aux abords des salles de concert, les tags fleurissaient: Aurélien on va te péter les dents », se remémore le rappeur dans son documentaire.

La musique comme seule réponse

« Ma vie est-elle mieux depuis que je fais de la musique ou pas ? ». Et si tout s’était arrêté ici ? Le rap continue de faire sa place dans le paysage français, et les soutiens forgent l’artiste. « Orel, c’est quelqu’un d’anticonformiste dans ses textes, on a la même démarche, celle de plier les codes », déclare Nekfeu à l’époque. Un second souffle vécu comme une nouvelle vie. 

Le « Chant des Sirènes » cartonne, avant d’être certifié double platine (200.000 ventes). Ce succès lui vaut même une première Victoire la Musique en 2012. Entre temps, son duo avec Gringe lui fait gagner en crédibilité. Son retour avec « La fête est finie », nouvel album solo, le hisse à son apogée. Disque d’or en trois jours, son titre « Basique » est le fruit de son succès. « La perfection, une mélancolie contagieuse d’un rappeur de 35 piges, pas encore décidé à vieillir », décrit Les Inrocks

Avec ou sans cheveux blancs, l’ère Orelsan ne semble pas révolue. « Civilisation », sa quatrième œuvre, est certifiée disque d’or, avant même sa sortie. Cerise sur le gâteau, il finit sur la première marche des ventes « albums urbains » de 2021 (340.000 ventes). Le 11 février, il est sacré « artiste masculin de l’année » aux Victoires de la musique. Il reçoit deux prix supplémentaires, celui de la « chanson de l’année » et de la création audiovisuelle grâce à son documentaire autobiographique. Avec Orel, la fête n’est décidément pas finie.

Pacôme Bienvenu